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Thèmes des fictions de genre

 

1. Hunger Games et Battle Royale : deux dictatures aux antipodes


Publication originelle : jeudi 2 août 2012

 

Il y a un mois et demi, avide de me changer les idées, j’ai lu Hunger Games, premier tome de la trilogie éponyme de Suzanne Collins. Je vous renvoie au résumé très complet de Laurine Spenher pour avoir une idée de l’histoire, si vous avez échappé aux nombreuses bandes-annonces de l’adaptation cinématographique. En gros, j’avais trouvé Hunger Games enlevant, avec plein de bonnes idées, et ce malgré quelques naïvetés — surtout un romantisme à l’eau de rose qui, à mes yeux, ne cadrait pas du tout avec le récit et les personnages, mais bien avec un public d’adolescents accrocs à Twilight :-) J’étais surtout intrigué par le fait qu’un roman avec un sujet pareil (une téléréalité dans une forêt truquée où des adolescents doivent s’entretuer) soit considéré comme un roman « jeunesse » — mais depuis, quelques auteurs bien placés m'ont expliqué que si on interdisait la sexualité et la pulsion de vie dans les romans pour ados on conservait la violence et la pulsion de mort. Fait intéressant, Hunger Games fait mentir les ayatollahs de l’action non-stop, qui professent que seule l’action intéresse les jeunes. En effet, Suzanne Collins prend le temps de nous mettre en situation et de nous rendre les personnages sympathiques. Quand les ennuis commencent, on embarque dans le récit justement parce que les personnages ont suscité notre intérêt, mais pas parce qu’on se bagarre et on se poursuit à chaque page…

L’autre jour, je suis tombé en librairie sur un autre roman, Battle Royale de Koushun Takami, que beaucoup considèrent comme la source d’inspiration inavouée de Suzanne Collins et qui, au Japon, a fait l'objet d'adaptations en film et en mangas. J’ai donc ouvert le portefeuille pour comparer les deux œuvres — et c’est toujours bon d’explorer d’autres auteurs pour le bénéfice de sa propre écriture!

À première vue, les deux romans reposent sur la même idée : de jeunes adolescents et adolescentes isolés dans un endroit quelconque, à qui on a donné des armes, et qui doivent s’entretuer au cours d’un infernal jeu du chat et de la souris. Le tout est orchestré par le gouvernement d’un pays totalitaire, Hunger Games se situant dans une Amérique post-apocalyptique dominée par la ville du Capitole, Battle Royale dans un Japon uchronique et contemporain (un peu comme dans Ikigami), dirigé par un Reichsführer.

Mais une fois cette prémisse posée, force est de constater que le traitement entre les deux œuvres est radicalement différent. Dans Hunger Games, les jeux diaboliques sont un croisement entre téléréalité et jeux olympiques, que toute l’Amérique asservie doit regarder pour se rappeler la toute-puissance du Capitole (l’État ou plutôt le « district » qui les tyrannise) et ainsi oublier toute envie de révolte. Les participants sont pigés au hasard parmi la population soumise, ils subissent un entraînement, mais aussi une supervision de la part de designers pour bien paraître dans les médias, on leur remet des armes et pendant les jeux, il y a des sponsors qui font des paris et qui peuvent, s’ils accumulent les sommes nécessaires, faire porter à leurs protégés des outils importants (détail qui avait chicoté Stephen King, mais qui m’a paru logique, sauf à quelques endroits).

Dans Battle Royale, pas de téléréalité, d’entraînement ou de sponsors : le jeu diabolique tient plus d’une expérience psychologique que les nazis ou le Joker n’auraient pas reniée. Dans le Japon uchronique dépeint par Takami, le jeu consiste à détourner chaque année une classe de collégiens de 3e (équivalent de notre secondaire 3 ou 4, si j’ai bien compris) alors que ceux-ci ont pris l’autobus pour faire un voyage de vacances. Les étudiants qui ne comprennent pas ce qui leur arrive sont isolés sur une île dont on a évacué les habitants, on leur donne un sac à dos contenant des armes distribuées au hasard et une carte des lieux, puis on les relâche en pleine nature où ils devront s’entretuer jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul survivant. Pour compliquer le tout, les collégiens sont affublés de colliers qui exploseront s’ils tentent de quitter l’île. Comme dans Hunger Games, le maître des jeux communique régulièrement les noms des décédés dans un message radio. Pas de retransmission en direct des évènements : seul le nom du gagnant est annoncé au reste du pays, avec des informations sur la manière dont les autres sont morts.

Ce qui est effrayant dans Battle Royale, c’est l’absurdité apparente du jeu. Dans Hunger Games, celui-ci s’explique facilement : il s’agit ni plus ni moins d’un rituel guerrier imposé par la dictature en place pour rappeler sa supériorité à ceux qu’elle asservit. La dictature y est envisagée comme un rapport de force brute très évident. Mais dans Battle Royale, la dictature qui sévit sur le Japon est subtile (parfois, j’ai eu de la misère à croire que les jeunes collégiens dépeints dans ce roman vivaient sous la dictature, envers laquelle ils sont assez critiques). Comme dans Ikigami, la dictature qui pèse sur le Japon ne repose pas sur la force brute qui écrase les citoyens, mais sur la passivité de ces derniers qui acceptent tacitement les caprices de leur gouvernement sans jamais le remettre en question. Si, dans Hunger Games, les jeux servent à rappeler aux asservis que leurs maîtres sont les plus forts, dans Battle Royale ils servent à donner à la population une image négative de l’être humain. En montrant comment des collégiens peuvent facilement se transformer en tueurs quand il s’agit de survivre, le gouvernement du Reichsführer veut persuader sa population que, sans lui, le pays ne peut que sombrer dans le chaos. L’humain est fondamentalement mauvais (Stanley Kubrick adorerait!) et sans la dictature, le chaos meurtrier est la seule avenue envisageable.

Je ne sais pas si nous avons là une démonstration qu’aux États-Unis la dictature est envisagée d’une manière différente ailleurs dans le monde, au Japon dans le cas présent — la question serait intéressante à creuser. J’ai l’impression que dans Hunger Games, le mal est considéré comme défini et identifiable : les tyrans sont au pouvoir parce qu’ils ont profité d’un coup d’État ou d’une guerre pour s’imposer par la force brute. Les méchants sont ceux qui ont pris le pouvoir. Dans Battle Royale, la dictature est non seulement subtile, mais elle repose sur l’acceptation tacite de la violence par les citoyens : les méchants sont ceux qui ont pris le pouvoir, mais *aussi* tous les « écrasés » qui acceptent leur condition et « jouent le jeu ». Ces deux visions différentes de la dictature me rappellent comment, dans nos pays occidentaux, les politiciens et les citoyens dénoncent vivement les régimes totalitaires en place dans les autres pays, sans s’alarmer des petites dérives totalitaires qui apparaissent parfois dans leurs propres démocraties (je crois que je n’ai pas besoin de chercher bien loin des exemples pour vous en convaincre ;-))

Pour le pratico-pratique, Battle Royale est un roman intéressant à lire, mais qui a une construction toute en longueurs proche de certains mangas. Parfois, ça marche, d’autres fois moins — je crois que le livre aurait pu être resserré d’un bon 150 pages sur les 800 qu’il compte (et que j’ai lues en deux jours, quand même!). Au début, j’ai eu peur de me perdre parmi les nombreux personnages aux noms japonais, mais l’auteur a visiblement été conscient du problème et sa narration omnisciente nous permet de nous y retrouver sans avoir à prendre de notes. Je me suis attaché aux personnages, et grâce eux j’ai passé allègrement à travers la brique qu’est ce bouquin. Et ma foi, Takami a le don, au moment où l’on risque de décrocher, de glisser le détail qui relance notre intérêt et nous attire toujours plus en avant. Et certaines scènes sont mémorables!

Hunger Games est-il inspiré de Battle Royale? Je ne peux pas conclure par l’affirmative, les traitements sont différents et surtout, les visions de la dictature présentées ici sont aux antipodes. On pourrait parler de « variation sur un thème connu ». Après tout, les histoires de chasse à l’homme par l’homme ne sont pas neuves : Stephen King a bien écrit Marche ou Crève et Running Man, et en 1932, Ernest B. Schoedsack nous offrait déjà les Chasses du Comte Zaroff, alors…

 

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