Lecture : Saiyukiden : la légende du Roi Singe (Katsuya Terada)

Une recréation trash et hallucinogène de la légende de Sun Wukong, le Roi Singe chargé de protéger le bonze Sanzang des démons qui veulent l’empêcher d’atteindre l’Inde et d’en rapporter les écrits de Bouddha.

L’intrigue de Saiyukiden

Rusé, rebelle, farouche, indépendant, Sun Wukong, le Roi des Singes, a rejeté l’autorité des dieux, clamant : « Je suis mon propre roi et si ça vous plaît pas, je vous bute! » Vaincu par le Bouddha Shakyamuni, il a été cloué au sommet d’une montagne, son esprit errant entre le passé, le présent et le futur pendant des siècles… Jusqu’au jour où le bonze Sanzang le libère et lui demande de l’accompagner en Inde afin d’y récupérer les écrits de Bouddha. Sun Wukong accepte, motivé par la vengeance : c’est en Inde que réside justement Shakyamuni, et il lui tarde de prendre sa revanche sur celui qui l’a autrefois vaincu. Le Roi des Singes se retrouve bien vite à la tête d’une expédition fort singulière : un cochon anthropomorphe, la tête d’un monstre cannibale, un dragon métamorphosé en cheval et Sanzang qui, blessé par des démons, voyage sous la forme d’un embryon surpuissant caché dans le ventre d’une nonne privée de ses cinq sens. Wukong devra ouvrir la route en massacrant les créatures qui convoitent la chair du bonze, sans perdre de vue son objectif : anéantir Shakyamuni, peu importe les conséquences…

L’intérêt de Saiyukiden

La légende de Sun Wukong est l’un des récits cardinaux des cultures asiatiques. Basée sur le périple authentique accompli par le moine Sanzang (602-664) de 624 à 645, elle a bénéficié des ajouts et réinventions de multiples conteurs (un peu à la manière des Aventures du Baron de Münchausen), avant d’être compilée au XVIe siècle par Wu Cheng’en sous la forme d’un vaste roman, La Pérégrination vers l’Ouest. Beaucoup de gens en ont un jour ou l’autre croisé les personnages (comme sur la superbe murale qu’on peut admirer sur la rue Saint-Urbain, à Montréal), et plusieurs bédéistes ont été fascinés par ce récit au point d’en livrer leur propre interprétation – par exemple Milo Manara. De mon côté, on peut trouver des allusions directes à Sun Wukong dans mon roman Le Sculpteur de Vœux, et son influence se manifeste plus subtilement dans Le Jeu du Démiurge.

Murale de la Rue Saint-Urbain avec Sun Wukong et ses compagnons

Dans Saiyukiden : la légende du Roi Singe, Katsuya Terada, dessinateur connu entre autres pour son implication dans des films comme Blood : The Last Vampire, nous livre sa vision très personnelle des aventures du Roi Singe. Et quelle vision! Sous son crayon, Sun Wukong devient une créature impitoyable, irrévérencieuse et éprise de liberté, un être indépendant qui n’hésite pas à s’affirmer par la vulgarité. Retournement audacieux : au lieu de s’assagir, il n’aspire qu’à retrouver le Bouddha Shakyamuni pour l’anéantir – un Bouddha qui tient plus lieu du dieu despotique que bienveillant. Les monstres affrontés par l’expédition de Sanzang sont répugnants – les chairs sont torturées, en proie à des mutations gore dignes d’un film de Cronenberg – mais imaginatifs au point de soulever l’admiration. Le récit, constitué de courts épisodes en apparence décousus, ajoute à l’impression de délire schizophrénique qui se dégage de l’œuvre. Signalons que Terada est connu pour employer le Rakugaki, une technique créative consistant à travailler à partir de personnages griffonnés spontanément dans des carnets, en suivant le flot de l’inspiration ou de l’inconscient. Il n’est donc pas surprenant de retrouver dans son œuvre des univers enfiévrés comme ceux de Moebius ou Ralph Bakshi.

Saiyukiden : la légende du Roi Singe ne s’adresse évidemment pas à tout le monde. D’une part, les âmes sensibles seront sans doute troublées (voire choquées) par le côté trash de cette adaptation – laquelle ne coche sûrement aucune case dans les nombreux tests de rectitude qu’on publie aujourd’hui en matière de récit. D’autre part, Terada s’adresse d’abord à ceux et celles pour qui la légende du Roi Singe est déjà bien connue. En effet, dans les pays asiatiques, beaucoup d’épisodes de la Pérégrination vers l’Ouest sont mythiques (comme le sont en Occident plusieurs passages de la Bible, de la mythologie grecque ou de StarWars), et le lectorat de ces contrées reconnaîtra sans peine les épisodes travestis par Terada. Le lectorat occidental, lui, pourrait rester médusé devant cette succession d’épisodes décousus… Mais cela pourrait aussi rendre cette expérience de lecture encore plus mémorable!

Points positifs

  • Une réinterprétation trash de la légende du Roi Singe.
  • Un dessin schizophrénique teinté de folie.
  • Des créatures au design qui force l’admiration.

Points négatifs

  • Une connaissance préalable des aventures du Roi Singe est nécessaire pour bien apprécier l’œuvre.
  • Le côté décousu du récit (à l’origine publié pendant plusieurs années sous la forme de courts récits de quelques planches dans le magazine Ultra Jump) pourrait laisser perplexes certains lecteurs et lectrices, d’autant que la fin n’en est pas vraiment une.

Fiche technique

Titre : Saiyukiden : la légende du Roi Singe

Auteur : Katsuya Terada

Année : 2021

Éditeur : Pika Graphic

Prix (Québec) : 39,95 $

Fiche sur les libraires

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