Point d’écriture : le péché innommable

Quelle est la chose qu’un auteur ou une auteure doit éviter à tout prix dans un texte?

Un tas de trucs! Mais quand on me pose la question, il y a une entourloupe narrative qui a particulièrement le don de m’horripiler. Je la surnomme depuis des années « le péché innommable » (à ne pas confondre avec le péché cardinal de la SFF d’Yves Meynard). Elle consiste grosso modo à escamoter dans un texte une information cruciale qui devrait impérativement y figurer. Mais l’escamotage est tellement visible qu’il peut exaspérer le lectorat et le faire décrocher. Qui plus est, la tactique est souvent employée pour camoufler la maladresse de l’auteur ou de l’auteure!

Si vous voulez que le Diable lui-même ne vienne pas déchiqueter votre prose (avec raison), évitez le péché innommable! Et pour cela, voyons comment il fonctionne.

« Tu as osé commettre le péché innommable dans ton texte! Même moi je trouve ça ignoble! »

Premier exemple : la phrase-résumé qui cache tout

Imaginons une scène (horrible) d’un roman (poche) entre le Président des États-Unis et le Chef de la CIA. Surveillez bien la phrase en gras.

Le Président des États-Unis et le Chef de la CIA se rencontrent pour discuter du Méchant Planétaire n1.

— Vous avez bonne mine, dit le Président à son interlocuteur.

— Merci, monsieur, répondit le Chef de la CIA, tout en se disant intérieurement que le Président lui faisait toujours le même commentaire.

Le Président marqua un moment de silence, se demandant comment son Chef de la CIA faisait pour avoir une telle mine de déterré. Abusait-il trop de la vodka? Il chassa cette pensée et reprit :

— Bon, comment allons-nous régler le cas du Méchant Planétaire n1?

Le Chef de la CIA se pencha vers lui avec un sourire :

— Nous avons un plan génial, imparable, que personne ne verra venir!

À voix basse, le Chef de la CIA expliqua son plan au Président.

Quand le Chef de la CIA eut fini, le Président acquiesça :

— Le salaud ne la verra pas venir!

Vous avez bien vu? La narration de cette scène est omnisciente, on peut accéder aux pensées (ennuyeuses) des protagonistes. On devrait logiquement avoir accès à tous les détails (croustillants) du fameux plan secret… Mais on escamote l’explication sur celui-ci pour la remplacer par : « À voix basse, le Chef de la CIA expliqua son plan au Président. » Puis on poursuit comme si de rien n’était.

Ici, l’auteur ou l’auteure enfreint volontairement les règles qu’il ou elle s’est fixées pour éviter un piège imprévu : si l’on en révèle trop à ce moment-ci de l’histoire, on tue le mystère et le suspense, et le lectorat risque de décrocher. Malheureusement, devant une intervention si visible de l’auteur ou de l’auteure pour éviter la gaffe, le lectorat risque tout autant de décrocher, en hurlant : « Tricherie! Au bûcher! »

Ce genre d’escamotage, c’est le péché innommable. Il existe malheureusement sous plusieurs formes, tant chez les novices que chez les auteures et auteurs chevronnés. Voyons un deuxième exemple.

Deuxième exemple : le mot qui dit tout et ne dit rien

Dans le roman La Relique de Preston et Child, un journaliste est à la recherche d’informations sur une expédition disparue. Il se chamaille avec la directrice du musée où travaillaient les membres de ladite expédition. À un moment donné, la directrice ouvre un tiroir de son bureau pour ranger un truc, et le journaliste y aperçoit fugitivement un carnet. Or ce carnet est le journal de l’expédition disparue! Le journaliste met fin à la rencontre et profite par après du départ de la directrice pour venir dérober le précieux document. La scène est un moment charnière dans l’intrigue : non seulement on découvre enfin le journal que tout le monde recherche, mais on réalise que la méchante directrice l’avait en sa possession et le cachait. Pourquoi? Qu’y a-t-il de si infâme dans ce carnet? Il y a de quoi alimenter le suspense et le mystère!

Mais… Mais dans les faits, Preston et Child ont écrit la scène autrement en commettant de multiples escamotages. Si je paraphrase (parodiquement) de mémoire, leur texte ressemblait à ceci :

La méchante directrice ouvrit le tiroir. Le journaliste remarqua un objet intéressant dedans. Il mit fin à l’entrevue et sortit, suivi par la méchante directrice. Il feignit d’avoir oublié son paquet de cigarettes dans le bureau, y retourna, ouvrit rapidement le tiroir et y prit l’objet intéressant qu’il avait remarqué plus tôt. Il sortit en le dissimulant sous sa veste.

Cinq pages plus loin, on apprend que l’objet en question est le fameux journal. Dans ce cas-ci, l’entourloupe est employée pour créer du suspense (Diantre! Quel est l’objet mystérieux vu par le journaliste? Continuons à lire pour le savoir!). Problèmes : 1) la manœuvre est très visible et grossière; 2) si la narration nous rapporte les pensées du journaliste, elle doit nous dire qu’il identifie l’objet comme étant le journal de l’expédition, sinon c’est un débile; 3) elle ne sert à rien puisque le mystère est levé quelques pages plus loin; 4) avoir été plus explicite lors de la scène aurait créé un suspense plus fort.

Si les grands auteurs le font, pourquoi pas moi?

Le péché innommable est donc une entourloupe narrative qui consiste à remplacer par une phrase ou un terme flou une information qui devrait figurer dans le texte. Des auteurs et auteures fort populaires (Preston et Child, Stephen King, beaucoup d’auteurs de polars ou de romans d’espionnage, à ce que j’ai vu) le font, souvent par crainte de trop en dévoiler trop vite, ou pour créer du suspense. Dans le premier cas, le péché innommable est une parade pour éviter maladroitement, voire camoufler, un piège que l’auteur ou l’auteure n’a pas anticipé dans la construction de son récit (et qu’il ou elle n’a pas voulu corriger par la réécriture). Dans le second cas, il est vu comme une stratégie permettant de dynamiser l’intrigue, mais il n’en est rien. Outre que cette entourloupe peut irriter le lectorat et l’impatienter, son emploi répété trahit, à mon sens, les auteurs et auteures qui ne veulent pas se casser la tête, ou rédigent mécaniquement un roman tout aussi mécanique.

À ma connaissance, il n’y a que Neil Gaiman, dans Anansi Boys, qui commet volontairement le péché innommable pour en tirer un effet comique (et réussi) : le protagoniste de Gros Charlie apprend le décès de son père au téléphone, et sur le coup on escamote la conversation. Mais tout de suite après, Gaiman nous relate l’agonie rocambolesque du père sur plusieurs pages, un sous-récit (hilarant) qui aurait brisé le rythme s’il avait été inséré lors de la conversation téléphonique elle-même. Comme quoi ce qui est interdit en littérature peut quand même être utilisé si ça marche…

Mais n’est pas Neil Gaiman qui veut (et de mémoire, lui-même a admis s’être planté dans un autre récit avec le péché innommable). Si vous voulez retarder la révélation d’une information importante pour votre récit, revoyez votre structure narrative, changez de point de vue au bon moment, choisissez vos personnages-point-de-vue en fonction de ce qui doit être dissimulé, alouette… Mais évitez la facilité du péché innommable!

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