Couvrez cet ego que je ne saurais voir…

Quelle est la première chose à faire si vous voulez devenir auteur ou auteure d’imaginaire?

Brisez votre ego. Coupez la chaîne qui vous relie à ce boulet et flanquez-le à la poubelle. Quoique… Comme un peu d’ego peut servir, enfermez-le dans une cage dorée quelque part au fond de votre âme – un peu comme le renard maléfique dans l’âme de Naruto.

Écho hésitant à commenter le dernier texte de Narcisse…

La majorité des apprenties et apprentis auteurs que j’ai croisés, tant dans mon parcours littéraire que mes activités (aujourd’hui suspendues) de coaching littéraire, rencontraient les mêmes lacunes. Outre une certaine méconnaissance de l’art d’écrire (normale, puisqu’ils ou elles recherchaient un coaching), j’en ai recensé quatre principales (sans prétendre à l’exhaustivité).

1) Aborder l’imaginaire sans avoir lu

L’imaginaire est très spécialisé : pour convaincre un lectorat chevronné, il faut proposer des variations originales, et cela implique de connaître les thèmes de l’imaginaire et les traitements habituels de ceux-ci, ne serait-ce que pour s’en écarter.

2) Ne connaître l’imaginaire que par son versant médiatique

Il existe un décalage bien connu entre la publication de certaines œuvres littéraires et leur adaptation cinématographique (ou en série, etc.). Aborder ces genres uniquement par leur traitement médiatique vous met en retard sur de nombreux auteurs concurrents. Et je ne parle même pas du fait que certains producteurs, réalisateurs et scénaristes ont le don d’appauvrir le matériau romanesque dont ils s’inspirent pour le coller à des clichés familiers, moins susceptibles de faire fuir l’auditoire (et son argent). Le roman World War Z de Max Brooks (le fils de Mel) abordait le thème de l’invasion de zombies de façon originale, mais les producteurs de l’adaptation cinématographique n’ont produit qu’une énième sous-copie des films de Romero. Steven Spielberg lui-même s’est planté avec Ready Player One, qu’il a dénaturé au point de retirer à cette histoire tout ce qui en faisait l’intérêt.

3) Copier une franchise bien connue pour faire un hommage

Je ne sais combien de fois j’ai lu des textes qui reprenaient les personnages, séquences et dialogues de Star Trek, Vendredi 13, Les Avengers, n’importe quel film de zombies, etc. Si je crois que la fanfiction est une étape naturelle dans le cheminement de bien des auteurs et auteures, il faut néanmoins la dépasser si l’on envisage d’être une auteure ou un auteur sérieux. Certes, on peut parodier ou proposer des variations très particulières en lien avec une franchise connue – par exemple John Scalzi avec son roman Redshirts – mais cela demande une maîtrise et un doigté qui n’est pas à la portée de n’importe qui. De plus, Scalzi a produit ses propres œuvres et acquis un certain statut avant de le faire, avec un angle d’attaque original permis par sa longue expérience.

4) Commencer par le premier tome d’une série

Alors qu’on ne possède pas les fondamentaux pour écrire un récit de dix pages qui se tient, commencer par un roman, surtout le premier tome d’une série, est extrêmement hasardeux. Je ne sais pas si ce phénomène provient de la multiplication des séries télévisées chez les HBO et autres Netflix, ou de la présence de nombreuses séries populaires en SF et fantasy (La Roue du temps, Le Trône de fer). Quoi qu’il en soit, écrire une série littéraire demande une stratégie de planification et une maîtrise de l’art d’écrire qu’on ne peut acquérir qu’après un apprentissage de formes plus courtes, à mon sens. Même s’il a composé un opéra à 12 ans, Mozart a quand même d’abord écrit un concerto et une symphonie… Et avant il a appris à jouer du piano et du violon comme n’importe qui (ou presque)!

L’écueil des écueils : l’ego

Ces différents écueils sont tout à fait surmontables : il suffit de se mettre en mode apprentissage, de faire ses devoirs, de lire les ouvrages appropriés tant pour acquérir une culture adéquate en imaginaire que pour apprendre l’art d’écrire… Il suffit de se pratiquer sur des textes. Et de chercher à travailler ses textes avec le regard externe d’un bêta-lecteur ou d’une bêta-lectrice, ou d’un mentor ou d’une mentore. Le summum : trouver un bon atelier d’écriture pour vous lancer sur la bonne voie – après, n’oubliez pas de voler de vos propres ailes!

Mais c’est là que survient le principal ennemi qui va bloquer auteurs et auteures novices.

L’ego.

L’ego est une force : celle-ci vous donne confiance en soi et vous dit que vous pouvez tout faire. Selon elle, vous êtes une auteure ou un auteur génial, capable de laisser le lectorat bouche bée devant votre prose. L’ego vous motivera à aller de l’avant. Ce qui n’est pas mauvais.

Mais l’ego est une force très spéciale : elle possède une inertie. Elle vous pousse dans une direction et fera tout pour vous y maintenir, même si vous foncez dans un cul-de-sac. Elle se dressera entre vous et les commentaires constructifs des gens qui veulent vous aider à bien écrire. Elle vous dira que ces gens n’ont rien compris à votre génie. Qu’ils sont jaloux. Elle vous dira que vous n’avez pas besoin d’apprendre quoi que ce soit : vous êtes déjà un génie confirmé. Trop génial pour être compris!

Mais ce n’est qu’une illusion. La vérité est la suivante : quand on commence à écrire, notre prose, même la plus travaillée, n’est que de la bouette (pour éviter un autre mot)! C’est comme la musique : quand vous touchez un violon (ou un piano, etc.) la première fois, vous n’en tirerez que des notes atroces, et tous les compositeurs dont vous massacrerez les partitions se retourneront dans leur tombe! (Tant qu’ils n’en sortent pas, histoire de nous éviter une copie de World War Z version cinéma…) Et je m’inclus là-dedans : j’ai récemment fait un ménage par le vide et jeté de vieux manuscrits écrits à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Croyez-moi : ces textes pourtant « travaillés » étaient infiniment inférieurs à mes premiers jets actuels (que je n’estime jamais publiables).

L’ego est l’iceberg, l’écueil des écueils. Il est le père de tous vos problèmes, car à lui seul il vous empêchera de tous les régler. Et il n’affecte pas que les novices : n’importe quel auteur ou auteure chevronné peut avoir une crise d’ego. C’est bien humain.

Au moment d’écrire des textes, laissez-vous porter par votre ego. Mais au moment de les travailler, mettez-le de côté. Ne considérez pas votre texte comme une partie de vous-même que votre coach littéraire attaque et que vous devez protéger à tout prix (à la poubelle, Cyrano et son « Impossible, Monsieur; mon sang se coagule [en] pensant qu’on y peut changer une virgule »). Votre texte est une entité indépendante qui peut encore grandir, et pour laquelle vous et votre mentor ou votre mentore voulez le plus grand bien. Le texte doit gagner, pas vous!

Évidemment, il y a des manières de bien travailler, de bien discuter sur les ajustements à apporter ou non à un texte. Mais ce sont des détails. Rien ne peut fonctionner si votre ego s’interpose. Il faut donc le neutraliser, ou le garder là où il sera utile! À ce sujet, j’aime bien le conseil que donne Orson Scott Card : au moment d’entamer la révision d’un texte, vous devez penser simultanément que celui-ci est le plus génial du monde, mais aussi le pire.

Trouver un équilibre entre votre ego et l’humilité, reconnaître qu’il y a toujours matière à apprendre, cela me semble l’une des clés de la réussite des grands auteurs et des grandes auteures.

Là-dessus, bon été! On se retrouve en septembre pour d’autres billets réflexifs! (Mais probablement publierai-je un billet sur le festival Fierté Littéraire, auquel je participe en août… À suivre!)

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