Démasquer le syndrome de l’imposteur

Si je ne m’abuse, ma première rencontre avec le « syndrome de l’imposteur » doit remonter à 2008 : une connaissance, qui avait publié un texte réussi dans une revue réputée, affirmait en souffrir. En un laps de temps assez court, les allusions à ce syndrome se sont ensuite multipliées : entrevues, discussions de salon, statuts Facebook, articles de blogue… Il y en avait à tous les coins de rue!

Comme on parle encore souvent du syndrome de l’imposteur et que plusieurs disent en être affectés, je suis allé à sa recherche. Existe-t-il vraiment? Si oui, comment le vaincre? Est-ce un concept pertinent quand on discute création littéraire et vie d’auteur ou d’auteure? Essayons de le démasquer…

Démasquons ensemble le syndrome de l’imposteur…

Variante « littéraire » du syndrome de l’imposteur

Je commence avec la conclusion de ma petite enquête pour mieux structurer mon billet. À mon sens, la « variante littéraire » du syndrome de l’imposteur se décline à travers trois cas de figure :

1. Un auteur ou une auteure a publié d’excellents textes, mais croit ne pas mériter les éloges qu’on lui adresse.

2. Un auteur ou une auteure doute de ses capacités littéraires au point d’être incapable d’écrire.

3. Un auteur ou une auteure emploie le syndrome pour dissimuler sa procrastination.

De ces trois manifestations, seule la première se rapproche effectivement du phénomène appelé « syndrome de l’imposteur ». La seconde concerne plutôt le doute extrême et la troisième le déni. Bonne nouvelle : dans tous les cas, le « syndrome » peut se vaincre avec les bons outils… et de la volonté!

Le « vrai » syndrome de l’imposteur

Première question à se poser : y a-t-il un phénomène qu’on qualifie effectivement de « syndrome de l’imposteur »? Réponse : oui. Une excursion chez votre libraire (ou sur son site Web) vous met facilement en contact avec des dizaines d’ouvrages sur le sujet. Idem si l’on regarde du côté de Wikipédia (français et anglais). Il y a effectivement un phénomène psychologique désigné par cette expression, mais qui n’est pas reconnu comme pathologie par l’Association américaine de psychiatrie (AAP). Ses découvreuses regretteraient même l’emploi originel du terme syndrome pour le désigner. Il s’agit plus d’un « sentiment », qui renvoie au fait d’avoir une perception négative de soi par rapport à ses accomplissements. Par exemple : avoir bien géré un dossier confié par son patron, mais en attribuer le mérite non pas à soi, mais à sa collaboration avec des collègues compétents (et ce, même si tout le monde vous certifie sur l’honneur et devant un juge que tout le mérite vous revient).

Cette attitude rappelle le sentiment de certains auteurs et auteures de ne pas mériter les compliments qu’on leur adresse quant à leurs œuvres. On peut donc dire que, sur ce plan, le syndrome de l’imposteur peut affecter créateurs et créatrices d’histoire… comme il peut affecter tout le monde par rapport à n’importe quoi… même les relations amoureuses!

Les causes du syndrome de l’imposteur sont multiples, et ce dernier peut entraîner le sujet dans la surcompensation. Parce qu’elle croit être une impostrice, une personne va devenir perfectionniste ou travailleuse acharnée pour prouver aux autres (et à soi-même) qu’elle n’est justement pas une impostrice. Et cela conduit à un constat très intéressant : si le syndrome de l’imposteur affecte l’estime de soi, il ne semble pas décrit comme un phénomène paralysant. En effet, ceux et celles qui le vivent ont plutôt tendance à surcompenser en travaillant plus et en étant perfectionnistes, et ce, sans jamais éprouver de satisfaction. Ce n’est pas la paralysie qui les guette, mais plutôt le burnout et la déception. On peut alors se poser cette question : les auteurs et auteures qui se disent « figés » par le syndrome de l’imposteur souffrent-ils vraiment de celui-ci?

C’est ici qu’un autre phénomène intéressant pointe le bout de son nez : l’effet Duning-Kruger.

L’effet Dunning-Kruger et le doute paralysant

On peut grossièrement résumer l’effet Dunning-Kruger ainsi : plus une personne est compétente dans un domaine donné, plus elle doute. Corollaire : les incompétents et incompétentes débordent de confiance. Ce paradoxe s’explique ainsi : une personne compétente dans un domaine (disons la création littéraire) en sait plus que les autres, a plus d’expérience… mais a aussi une meilleure conscience de ses propres limites. Les incompétents et incompétentes vont plutôt surestimer leurs capacités et aller de l’avant sans prendre garde… et commettre sottise sur sottise!

Donc, plus un auteur ou une auteure est compétent, plus grande sera sa capacité à douter. Dans son essai Comment écrire de la fiction?, Lionel Davoust illustre très bien ce phénomène avec un graphique de son invention, et dans Écrire et publier au Québec : les littératures de l’imaginaire le doute fait l’objet de quelques pages. Le doute est nécessaire à la qualité de l’œuvre et à son avancement : l’auteur ou l’auteure compétent a beaucoup lu, en a vu d’autre, et contrairement au novice (ou à l’incompétent) il ne se satisfait pas de sa première idée, de son premier jet. Il remet tout en question pour arriver à un meilleur récit. Mais, parfois, les remises en question s’enchaînent sans arrêt : mon histoire est-elle vraiment originale? Cette construction d’intrigue fonctionne-t-elle? Y en a-t-il une autre? Etc. Il faut savoir limiter ces interrogations pour enfin écrire son histoire, et c’est là la bonne nouvelle : si votre syndrome de l’imposteur cache seulement un excès de doute, vous pouvez le vaincre avec un peu de bonne foi, de réflexion et, au besoin, quelques outils psychologiques (les librairies débordent d’ouvrages pour vous aider à triompher de vos doutes). Juste prendre conscience du fait que votre paralysie repose sur un excès de doute, trahissant lui-même une meilleure compétence, peut vous libérer…

Mais il y a des gens avec qui ça ne marche pas. Avec eux, aucune discussion ou rationalisation ne vient à bout de leur syndrome. Parfois, ils essaient même de vous refiler l’idée que vous-même n’êtes qu’un imposteur, avec des arguments du genre « T’as pas les chiffres de vente de Michel Tremblay… » (paraphrase de propos authentiques), alors que personnellement vous écrivez pour d’autres motifs. Que cache ici le syndrome de l’imposteur? Une vieille adversaire bien connue, je crois : la procrastination.

Un nouvel avatar de la procrastination?

Au fil des ans, la perception que j’ai développée envers ce troisième type de manifestation est que le syndrome de l’imposteur sert ici à dissimuler sa procrastination. Je repense ici à certaines connaissances, perdues de vue depuis des années, qui avaient un grand potentiel pour l’écriture et qui « voulaient », mais qui ne l’ont jamais dynamisé par paresse, par manque de discipline, etc. Ou qui ont gâché leur potentiel en s’éparpillant sur les réseaux sociaux au lieu d’écrire (on a tous connu des auteurs et auteures qui ont passé plus de temps à parler de leur écriture qu’à écrire). Pour ces personnes, se réfugier derrière le syndrome de l’imposteur est un moyen commode de cacher aux autres les véritables motifs de leur non-production.

La procrastination des auteurs et auteures, et ses solutions constituent un sujet en soi. Je ne l’approfondirai pas ici, mais dirai seulement ceci : si votre incapacité d’écrire relève de la procrastination, il est préférable d’affronter celle-ci et de l’interroger pour en trouver la vraie cause plutôt que de cacher le tout sous le tapis d’un syndrome non reconnu par l’AAP. Aimez-vous assez l’écriture? Vos choix de vie sont-ils incompatibles avec celle-ci? Manquez-vous seulement de discipline? Etc. Répondre à ces questions vous aidera beaucoup plus à trouver une solution, à identifier les choix de vie qui vous rendront heureux ou heureuse – ce pourrait être d’abandonner l’écriture, tout compte fait. Ou de ne la pratiquer qu’en dilettante. Et ce serait très honorable : l’important est d’être à l’aise avec votre décision et de ne projeter aucune amertume sur ceux et celles qui ont fait d’autres choix.

Dernier point : quand on y pense, sur un plan purement théorique, de vrais imposteurs et de vraies impostrices auraient tout avantage à utiliser le syndrome de l’imposteur. Juste pour faire dire aux autres : « Mais non, tu n’es pas un imposteur ou une impostrice. » Et ainsi cacher leur véritable nature. Ironiquement, le syndrome de l’imposteur pourrait servir à camoufler de véritables imposteurs! Le bannir de notre langage priverait ceux-ci d’une de leurs armes!

Abandonnez le syndrome de l’imposteur

Si le syndrome de l’imposteur correspond effectivement à la situation vécue par les auteurs et auteures qui doutent de leurs mérites, il ne me semble pas approprié pour décrire les autres cas de figure qui relèvent plus du doute extrême et de la procrastination, voire de la véritable imposture! La transformation de ce concept psychologique en syndrome littéraire constitue sans doute un autre exemple de cette tendance récente (« postmoderne », diront certains) à extraire un concept d’un domaine donné et à l’utiliser ailleurs sans tenir compte de sa définition originelle ni adapter celle-ci. Quoi qu’il en soit, le syndrome de l’imposteur n’est pas assez pertinent, assez fondamental pour résoudre les problèmes des auteurs et auteures. Ceux-ci et celles-ci auraient tout intérêt à l’abandonner pour aller de l’avant!