Au recyclage, Todorov?

Le milieu universitaire québécois enseigne souvent la littérature fantastique à travers la théorie de Tzvetan Todorov (1939-2017). Pourtant, nombre d’essais récents sur le fantastique déboulonnent régulièrement celle-ci. L’auteur d’imaginaire et ancien universitaire que je suis ne peut que s’interroger : pourquoi le milieu académique (du moins une partie de celui-ci) persiste-t-il à envisager le fantastique à travers la vision de Todorov? Cette dernière est-elle réellement erronée ou dépassée? Suite à une discussion récente sur Facebook où ces questions ont été soulevées, je me suis dit qu’il y avait de quoi rédiger un billet de blogue. Je suis donc allé relire Todorov…

Todorov, c’est l’un de ces noms controversés qui reviennent souvent dans les discussions sur les littératures de l’imaginaire. Cet essayiste français d’origine bulgare a publié en 1970 un court essai, Introduction à la littérature fantastique, qui constitue l’une des pierres angulaires de l’enseignement universitaire sur la littérature fantastique. Or beaucoup d’auteurs et d’auteures, d’essayistes, et de lecteurs et lectrices considèrent Todorov comme dépassé, voire « dans le champ ». Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai vu passer sur Facebook un fil de discussion où, à la vision des gens qui écrivent et éditent de l’imaginaire, on opposait le discours universitaire reposant sur Todorov.

Je me suis dit qu’il y avait de quoi rédiger un billet de blogue. Le fameux Todorov, doit-on le garder, l’envoyer au recyclage ou le jeter à la poubelle? Ses idées peuvent-elles servir le créateur ou la créatrice d’imaginaire? Je suis donc allé emprunter Introduction à la littérature fantastique à la BAnQ pour l’examiner avec ma perspective actuelle. C’est un petit ouvrage très clair qui se lit rapidement, plein de bonnes idées. Cependant, au fil de ma lecture, plusieurs éléments m’ont chicoté. Sans être exhaustif (et sans prétendre faire un essai littéraire en bonne et due forme), j’ai pu regrouper mes impressions en quatre problèmes fondamentaux.

La thèse centrale de Todorov

D’abord, quelle est la thèse de Todorov? Sa pensée est complexe, mais voici comment je la résumerais : un récit fantastique repose avant tout sur l’hésitation du personnage ou du lecteur quant à la nature surnaturelle des événements qu’il rencontre. On retrouve là, en effet, un schéma récurrent à nombre de romans fantastiques : ceux-ci commencent souvent par des événements mystérieux et étranges, car apparemment en infraction avec les lois naturelles (ex. de mon cru : des crimes associés à un possible vampire). Les protagonistes cherchent à résoudre le mystère, et trois solutions sont possibles : 1) les événements mystérieux sont authentiquement surnaturels (ex. : le vampire est un vrai vampire); 2) les événements mystérieux sont naturels, mais juste insolites (ex. : le vampire est un imposteur à la Scooby-doo, ou c’est un fou qui se prend pour un vampire); 3) le récit nous laisse sur l’indécision (ex. : le vampire était peut-être un fou, mais un indice nous laisse douter…). Selon Todorov, le récit est authentiquement fantastique tant que l’hésitation demeure. Dès qu’elle se dissipe, le récit tombe dans le merveilleux si les événements sont authentiquement surnaturels, ou il tombe dans l’étrange s’ils sont naturels.

Voici maintenant ce qui me chicote.

1. Le récit réduit à des séquences de mots

Un récit littéraire se présente sous forme de mots disposés linéairement : le lecteur ou la lectrice lit chaque mot l’un après l’autre sur la feuille (ou l’écran) et découvre l’intrigue au fur et à mesure. Cette intrigue se constitue de séquences qui se suivent, comme dans un film. L’analyse de Todorov envisage essentiellement les récits fantastiques sous cette forme linéaire : les séquences qui se succèdent nous présentent d’abord des événements mystérieux à la nature indéterminée, puis surviennent des séquences qui tranchent la nature de ces événements (si surnaturels, on tombe dans le merveilleux, si naturels, on tombe dans l’étrange). Le récit est fantastique tant et aussi longtemps que les séquences qui défilent sous nos yeux maintiennent l’indécision; après, il change de nature.

Cette façon de voir les choses n’est pas fausse, mais en tant qu’auteur j’ai beaucoup de problèmes à envisager un récit uniquement comme une entité linéaire qui se déroule sous l’œil du lecteur. Un récit (roman, nouvelle…) est une entité complexe; si, concrètement, elle se présente au lectorat sous forme de mots imprimés linéairement, il y a autour de ces mots plusieurs niveaux abstraits : un arrière-monde, des personnages, une histoire, une structure d’intrigue, voire des thèmes, etc. À mon sens, on ne peut définir la littérature fantastique sans tenir compte de ces niveaux et des choix qui y ont cours. Ainsi, même si un récit fantastique entretient l’indécision, il n’en reste pas moins que, quelque part dans les autres niveaux, cette indécision est levée. (Je pense par exemple à la nouvelle Lokis de Prosper Mérimée, auteur cité par Todorov : si cette histoire « d’ours-garou » entretient pudiquement une certaine hésitation, dans l’esprit de Mérimée [et l’arrière-monde] elle fait intervenir un monstre authentiquement surnaturel, comme il l’a écrit dans une lettre.)

L’approche de Todorov soulève aussi une autre question – je devrais toutefois re-relire l’essai pour voir s’il y répond : si un récit bascule du fantastique dans le merveilleux ou l’étrange à 60 % de son déroulement, comment qualifier l’entièreté de l’œuvre? Doit-on cesser de la considérer comme fantastique à partir d’une certaine proportion? Si oui, laquelle? (J’ai repassé en diagonale, mais je ne vois rien là-dessus.)

2. Le fantastique réduit à l’une de ses sous-catégories

Pour bâtir son système, Todorov part de certains récits bien précis, notamment Le manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki, qui ont en commun de maintenir une indécision quant à la nature surnaturelle ou non des événements qu’ils rencontrent. Ces œuvres constituent une partie de celles qu’on range communément sous l’étiquette « fantastique », mais non la totalité. Pourquoi monter en épingle une sous-catégorie du fantastique (les œuvres reposant sur l’indécision), et lui donner le nom de « fantastique », et ré-étiqueter autrement les autres œuvres qui ne reposent pas sur le même mécanisme? En focalisant sur d’autres portions du spectre constituant le fantastique, on pourrait se livrer arbitrairement au même stratagème et exclure du fantastique les œuvres que Todorov considère comme emblématiques du genre. La chose m’a chicoté, d’autant plus que Todorov n’hésite pas à se moquer des choix d’autres analystes qui lui apparaissent arbitraires (notamment celui de Lovecraft d’associer le fantastique à la peur – choix discutable, certes, mais tout autant que les siens).

3. Biais d’échantillonnage

En début d’essai, Todorov entend partir de l’étude d’œuvres classées sous l’étiquette « fantastique » pour inférer les caractéristiques du genre – démarche empirique et scientifique. Se pose alors le problème de l’échantillonnage : comment parler du fantastique sans avoir lu tous les livres du genre (tâche impossible). Pour contourner le problème, Todorov explique comment, pour parler d’un genre littéraire, il n’est nul besoin d’en lire la totalité, évoquant certains principes qu’on étudie en histoire des sciences et en épistémologie (notamment l’inductivisme et le falsificationisme de Karl Popper). Ici, l’ancien prof de démarche scientifique en moi a tiqué. Oui, il est possible de dresser les caractéristiques d’une population de livres ou d’animaux à partir de l’examen de quelques spécimens – ce qu’on appelle un échantillonnage. Seulement, pour que cela soit vrai, un échantillonnage doit être accompli au hasard, avec des méthodes particulières. Todorov n’explicite pas comment son échantillonnage est effectué (s’il en a fait un). Son exposé sur la non-nécessité de lire toutes les œuvres d’un genre pour parler de celui-ci m’évoque surtout une stratégie pour contourner le problème central de son essai : celui-ci repose sur un choix limité d’œuvres qui ne sont pas nécessairement représentatives de l’ensemble. On pourrait même lui reprocher de se concentrer sur les textes qui valident sa théorie. Or plusieurs œuvres passées ou récentes classées dans le fantastique ne reposent pas sur le maintien d’un flou onirique, le surnaturel y étant franc (ex. : Poe, Lovecraft, Wells, Verne, Sand, Stevenson…). Ironiquement, selon Karl Popper, que Todorov se plaît à citer, ces contre-exemples suffisent à invalider la thèse de celui-ci…

4. Le côté suranné de la théorie

Todorov signe son essai en 1968 et sa publication a lieu en 1970 (il y a donc 51 ans). Outre qu’il se concentre essentiellement sur des œuvres du XIXe siècle, il écrit à une époque précédant le grand renouvellement connu par le fantastique à la fin des années 1970 et pendant les années 1980, avec des auteurs, comme Stephen King, Peter Straub ou Anne Rice, qui ne s’embarrassent pas d’un flou sur la nature des événements qu’ils racontent : ceux-ci sont indéniablement surnaturels, et ce sont même parfois les monstres qui nous racontent leur histoire. Le fantastique contemporain met encore plus à mal la vision de Todorov. On ne peut évidemment pas le lui reprocher, mais cela soulève des questionnements quant à la pertinence de sa théorie pour appréhender les œuvres récentes dans ce genre.

Conclusion : au recyclage, Todorov?

Relire Todorov a été un exercice très intéressant. Son livre est plutôt agréable, et je n’exclus pas de l’acheter pour pouvoir en souligner certains passages – il avance quelques idées intéressantes sur les thèmes du fantastique et les relations entre plusieurs éléments qui le composent. Mais je trouve que le cœur de son essai laisse à désirer et qu’il ne rend pas compte adéquatement de ce qu’est le fantastique. À cet effet, les définitions que j’ai colligées dans les fiches documentaires de mon site Web et les essayistes récents que j’ai lus me semblent plus pertinents – et plus intéressants pour aider le créateur ou la créatrice d’imaginaire à innover.

Pour répondre à ma question de départ : peut-être pas à la poubelle, Todorov, mais manifestement au recyclage. On récupère ce qui est bon, et on oublie le reste!